J’avais envie de voir Pierre.
Alors je me levai dans le noir pour aller ouvrir la porte mais elle était bloquée. Je tirai dessus par secousses. Elle me résista. « Pierre ! » ordonnai-je à haute voix. Un silence de mort, le même que celui de la veille au soir, glaçait le palier, l’escalier et les deux étages de la vieille maison. Les appartements voisins m’avaient l’air vides. Aucun son n’émanait des cloisons ni du sol. On n’entendait aucun cliquetis sec de serrure. Aucune allée-venue dans l’escalier. Rien qui laisse supposer que l’immeuble fût habité.
J’étais donc seul sur la Terre.
- Sur la Terre peut-être pas me répondit Pierre en surgissant à ma porte comme une pâle émanation de l’esprit, mais en quelque sorte nous sommes seuls tous les deux.
- Ça vous arrive de vous exprimer autrement que par énigmes lui dis-je avec une agressivité bourrue, bien content malgré tout d’avoir un peu de compagnie.
J’espérais qu’il m’apporte de bonnes nouvelles. Peut-être l’annonce d’un retour dans le passé. Tout en redoutant qu’il se récrie méchamment : « Remonter le temps ? N’y compte pas ! ». Mais il ne lisait pas mes pensées ce matin. Il regardait vers le carreau encore tout obscurci par l’interminable nuit des fins d’été. L’or vieilli de ses regards ardemment rivés sur Vénus m’évoquait irrésistiblement la patine craquelée des icônes. Sa face émaciée de saint comme éclairée de l’intérieur par une veilleuse, le pressentiment de la douce et forte souplesse de ses muscles sous l’habit rude me rassuraient presque à mon insu. Dussions-nous rester seuls tous les deux ensemble jusqu’à la fin des jours, promesse qu’on se fait mais qu’on tient fort peu souvent dans d’autres circonstances, je regrettais pourtant le temps de mes amours trahies – je devais bien en avoir sur mon compte, moi aussi.
« Je suis pas quelqu’un de bien c’est pour ça que je suis là ? » le questionnai-je à brûle-pourpoint. Je lui montrais du menton mon horizon bouché dont il fit le tour d’un mouvement des yeux sans tourner la tête. On aurait cru qu’il évitait de me regarder en face.
- As-tu beaucoup marché ? me dit-il simplement.
- Je suis resté couché.
« C’est bien. » Il approuvait d’un imperceptible signe de tête. Il ne pouvait pas se tenir physiquement plus près de moi. Il ne pouvait pas non plus me paraître plus lointain. C’en était intimidant. J’étais de fait plus impressionné qu’à notre première rencontre la veille au soir. Mais cela devait tenir au fait qu’il détenait la clé de mon destin. Pour un peu je l’aurais soupçonné d’avoir écrit de sa main, dans le grand livre universel*, le ridicule petit paragraphe par lequel il me jetait aux oubliettes. Les hommes habités sont de terribles prédateurs.
[A suivre]
→ Le grand livre universel - voir détail dans l'article Le Livre de la vie (cliquer ici).
→ Retrouvez Amor dans la Rubrique Amor, roman 2010.