Un matin, la vieille Mathilde se retrouve le derrière par terre en se levant de son lit. A la suite de quoi le docteur Lenoir qui est blanc comme un poireau n'aura de cesse de
l'encourager à quitter sa maison, son village abandonné, pour aller vivre une retraite paisible dans une résidence pour personnes âgées. Pendant qu'il lui cherche une place dans les communes
voisines, elle se sépare de son cheptel, poules, lapins, chèvres, et de son oie neurasthénique ; elle va se promener une dernière fois sur les terres qu'elle aimait ; range sa maison, prépare son
petit baluchon. Le temps est venu pour elle de devenir rentière Au Doux Repos, et de se faire servir comme une princesse, elle qui a travaillé toute sa vie.
Une autre vie commence, dans cette chambre-dortoir dont la fenêtre ne s'ouvre plus, dans ce réfectoire où tous les rentiers s'insultent et se chipent les meilleurs morceaux, dans la salle de télévision "l'armoire aux barbus", dans la chapelle où le curé se plaît à parler de la pluie et du beau temps, dans le jardin rouge et vert aux bancs en plastique. Entre sa voisine de chambre aveugle qui ne veut pas qu'on éteigne la lumière et qui attend que vienne la chercher son fils, comme il le lui a promis ; Berthomieux qui perd l'appétit de retour d'une visite-expresse chez ses enfants ; Lulu, qui s'arrange pour toucher de l'argent de poche au décès des pensionnaires du Doux Repos ; la folle Mauricette, qui fait baptiser par le curé complaisant un bien curieux bébé. Tout ce petit monde emporté par le flux des évènements qui décoiffent, la guerre des corbeaux (des corbaques), l'anniversaire-surprise de la centenaire, et vive la mariée ! au bruit des marches militaires. Et la vie passe ainsi, ponctuée par les visites intéressées d'un certain qui convoite la maison de la Mathilde, par ses visites à elle chez cette fille de mauvaise vie et son petit keiser, et par les souvenirs de son mari et de son frère tués tous les deux pendant la guerre, avant l'âge de trente ans, par les Boches qui pissaient entre les maisons. Et puis, fatalement, le soir arrive... et c'est l'heure du tilleul du soir.
Un livre fourmillant de vie, qui réjouit par ses mots déformés (les ganguesters, le coqueci, le vétérinel), détournés (ses beaux estomacs : ses beaux seins) et son argot/patois plus qu'alerte (Nom de gueux ! une vieille en train de se recotillonner, le peilleraud, blagande, la sourdignole...). Tendre, triste, un livre sur la fin de vie en institution dans les années 70/80, au temps des deux-chevaux et de Tricots d'aujourd'hui.
"Avec le temps, tout se transforme, tout s'use : les corps, les ressorts, les querelles, les semelles, les lames, les âmes."