Né à Turin en 1919, Primo Levi s’est donné la mort le 11 avril 1987 dans sa ville natale, dans sa maison paternelle. On lui doit plus particulièrement un ouvrage, traduit dans de nombreuses langues, intitulé Si c’est un homme, dans lequel il analyse la nature complexe du malheur vécu personnellement dans les camps de concentration. Pendant des années, il se déclare fervent opposant au suicide avant de s’y soumettre quand même dans un moment de grande détresse physique et morale.
la mort et la mort volontaire à travers les pays et les âges
Pourquoi un écrivain fondamentalement optimiste mettrait-il fin à ses jours ? C'est aux réponses à cette interrogation que l'écrivain Myriam Anissimov, née en Suisse dans un camp de réfugiés, a consacré plusieurs années de recherches. Le résultat : une monumentale biographie - la première - de l'intellectuel italien Primo Levi dont l'oeuvre est souvent présentée comme un pont entre deux mondes : l'avant et l'après-Auschwitz.
Primo Levi s'est donné la mort le 11 avril 1987 à l'âge de soixante-huit ans, en se jetant dans la cage d'escalier de l'immeuble où il a toujours vécu.
Pages personnelles de Michel Fingerhut
Primo Levi. - Je suis arrivé à Turin le
19 octobre 1945, après trente-cinq jours de voyage: la maison était toujours debout, toute ma famille, vivante, personne ne m'attendait. J'étais enflé, barbu, mes vêtements déchirés, et j'eus du
mal à me faire reconnaître. Je retrouvais la vitalité de mes amis, la chaleur d'un repas assuré, la solidité du travail quotidien, la joie libératrice de raconter. Je retrouvais un lit large et
propre, que le soir, avec un instant de terreur, j'ai senti céder mollement sous mon poids. Mais j'ai mis des mois à perdre l'habitude de marcher le regard au sol comme pour chercher quelque
chose à manger ou à vite empocher pour l'échanger contre du pain, et j'ai toujours la visite, à des intervalles plus ou moins rapprochés, d'un rêve qui m'épouvante.
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C'est un rêve à l'intérieur d'un autre rêve, et si ses détails varient, son fond est toujours le même. Je suis à table avec ma famille, ou au travail avec des amis, ou dans une campagne verte ;
dans un climat paisible et détendu, apparemment dépourvu de tension et peine ; et pourtant, j'éprouve une angoisse ténue et profonde, la sensation, précise d'une menace qui pèse sur moi.
De fait, au fur et à mesure que se déroule le rêve, peu à peu ou brutalement, et à chaque fois d'une façon différente, tout s'écroule, tout se défait autour de moi, décor et gens, et mon angoisse
se fait plus intense et plus précise. Puis c'est le chaos ; je suis au centre d'un néant grisâtre et trouble, et soudain je sais ce que tout cela signifie, et je sais aussi que je l'ai toujours
su : je suis à nouveau dans le Camp et rien n'était vrai que le Camp. Le reste, la famille, la nature en fleur, le foyer, n'était qu'une brève vacance, une illusion des sens, un rêve. Le rêve
intérieur, le rêve de paix, est fini, et dans le rêve extérieur, qui me poursuit et ma glace, j'entends résonner une voix que je connais bien.
Elle ne prononce qu'un mot, un seul, sans rien d'autoritaire, un mot bref et bas ; l'ordre qui
accompagnait l'aube à Auschwitz, un mot étranger, attendu et redouté: debout, "Wstawac".
EXTRAITS DE 'PRIMO LEVI ET FERDINANDO CAMON : CONVERSATIONS'
"Pessimiste dans les idées, optimiste dans les actions" dit D. Amsallem
Le 11 avril 1989, la thèse du suicide est mise en avant, après une dépression, une opération de la prostate.
Est-ce un suicide éthique d'un homme accablé par le négationnisme, accablé par le suicide de Paul Celan, de Jean Amery ?
Il a pu s'agir d'un accident.
Lui, chimiste, aurait pu trouver d'autres moyens. Réservé, il aurait pu rechercher une façon plus réservée. A t-il eu une chute de tension, un vertige ? La
concierge venait d'apporter le courrier, elle a entendu la chute.
A t-il rappelé la concierge dans la cage d'escalier, à la rampe très basse ? Est-ce un acte incontrôlé ? un accident ne peut pas être exclu.
La fin tragique de Primo Levi ne vient pas contredire son œuvre. Son message reste très actuel 15 ans après sa mort.