Survivre pour témoigner
Si je m'attache
autant à penser que Primo Levi ne s'est pas donné la mort c'est que tout son livre Si c'est un homme , du premier mot jusqu'au dernier, exprime le besoin absolu de : dire aux
autres, raconter, témoigner. C'est la seule chose qui le soutienne dans son combat quotidien pour survivre. Tant le presse, à chaque minute de sa vie en enfer (il n'a
que vingt-quatre ans quand on le déporte à Auschwitz) le désir de rapporter son expérience au Lager, qu'il commence à écrire son livre dans sa tête. Il en rêve¹. Il prend des notes à ses
risques et périls, au laboratoire où les Allemands l'ont pris comme chimiste². Lorsqu'il recouvre la liberté en octobre 45 et qu'il rentre dans sa famille, aussitôt il se met au travail
et rédige son témoignage, sans aucune difficulté, puisque ce livre est écrit depuis un an dans sa tête. Il raconte : la faim, le froid, la peur, la souffrance, pour lesquels il faudrait inventer
des noms plus âpres parce que la faim, le froid, la peur, la souffrance qu'on ressent dans l'univers concentrationnaire ne sont pas les mêmes que ceux de l'homme libre. Il raconte : l'automatisme
et l'inertie. L'absurdité des règles auquelles sont soumis les déportés. L'horreur des sélections, qui envoient à la chambre à gaz les plus âgés, les plus faibles, les malades, et même
parfois n'importe qui, ceux qui n'ont pas de chance. Il raconte la chance qu'il a eue, lui : de n'être déporté qu'en 1944 ; d'être jeune, en bonne santé ; capable de comprendre assez vite
l'allemand ; capable de ne pas poser de questions, de ne pas y répondre ; d'avoir été pris comme chimiste, et d'en retirer des privilèges non négligeables comme ceux d'avoir double ration, un
chandail, de vraies chaussures en cuir, d'être rasé une fois par semaine. Il y a quelque chose en lui qui lui permet de tirer son épingle du jeu chaque fois que rôde la mort. Ce quelque chose,
qu'on pourrait appeler l'instinct de survie, le désir de vivre, c'est en fait le projet de ce livre. Lui qui n'a jamais écrit, qui est plutôt versé dans les mathématiques, qui n'aurait jamais
écrit sans son séjour à Auschwitz, il ne vit, ne survit que pour ça : Raconter. Témoigner. Si c'est un homme est le premier d'une longue série d'autres livres. Auschwitz a fait de
ce chimiste un littéraire.
Mais l'âge, la maladie, la faiblesse, le traumatisme, auront peut-être eu raison de ce formidable instinct de survie. Quand il ne reste plus de livres à écrire. Plus d'espoir. Plus de projet. Plus de rêve. Quand les amis tout autour de lui, dans l'incapacité de "survivre aux camps", des dizaines et des dizaines d'années plus tard, se donnent la mort. Quand le négationnisme (négation de la Shoah) fait mordre la poussière à son passé d'esclave et de victime. Quand il est trop tard pour tout. Peut-être, alors, Primo Levi cède-t-il à l'appel désespéré du vide.
Il n'en reste pas moins que Si c'est un homme est un message de vie, d'une force tranquille, d'un calme presque implacable (à part quelques mots de colère³ que j'ai relevés). Primo Levi ne se plaint de rien. Primo Levi dépose. Et c'est un témoignage irréfutable et glaçant.
Rêve¹ - Voici ma soeur, quelques amis que je ne distingue pas très bien et beaucoup d'autres personnes. Ils sont tous là à écouter le récit que je leur fais : le sifflement sur trois notes, le lit dur, mon voisin que j'aimerais bien pousser mais que j'ai peur de réveiller parce qu'il est plus fort que moi. J'évoque en détail notre faim, le contrôle des poux, le Kapo qui m'a frappé sur le nez et m'a ensuite envoyé me laver parce que je saignais. C'est une jouissance intense, physique, inexprimable que d'être chez moi, entouré de personnes amies, et d'avoir tant de choses à raconter : mais c'est peine perdue, je m'aperçois que mes auditeurs ne me suivent pas. Ils sont même complètement indifférents ; ils parlent confusément d'autre chose entre eux, comme si je n'étais pas là. Ma soeur me regarde, se lève et s'en va sans un mot.
Laboratoire² - On a écrit par le passé que les livres, comme les êtres humains, ont eux aussi leur destin, imprévisible et différent de celui que l'on attendait et souhaitait pour eux. Ce livre a connu un étrange destin. Sa naissance remonte à l'époque lointaine, évoquée à la p. 151 de cette édition, où l'on peut lire que "j'écris ce que je ne pourrais dire à personne". Le besoin de raconter était en nous si pressant que ce livre, j'avais commencé à l'écrire là-bas, dans ce laboratoire allemand, au milieu du gel, de la guerre et des regards indiscrets, et tout en sachant bien que je ne pourrais pas conserver ces notes griffonnées à la dérobée, qu'il me faudrait les jeter aussitôt car elles m'auraient coûté la vie si on les avait trouvées sur moi.
Colère³ - Si j'étais Dieu, la prière de Kuhn, je la cracherais par terre.